Le blog de Pascal OLIVIER

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jeudi 23 avril 2009

La crise fait revenir la Nation au premier plan et démontre sa solidité

Portrait de Jean-Pierre Chevènement par Philippe Plassart et Julien Tarby, paru dans Le Nouvel Economiste, 23 avril 2009, n°1473.
La crise fait revenir la Nation au premier plan et démontre sa solidité
Conversation sous forme de confession politique avec le “Che”. Sous les ors de la salle des pas perdus du Sénat.

On ne s'attendait pas à retrouver le “Che” dans un fauteuil de sénateur. S'il avoue s'y trouver “un peu par hasard”, suite à une déconvenue électorale dans son bastion belfortain, il semble y avoir trouvé assez vite ses marques, fort de sa longue expérience de la vie politique. Qu'on l'aime ou pas, Jean-Pierre Chevènement figure parmi les plus lourds de la politique française. Il fut la cheville ouvrière de l'alliance avec le PC et le concepteur des 101 propositions qui allaient amener Mitterrand au pouvoir. Depuis lors, sa vie politique a été ponctuée par trois démissions gouvernementales, une sécession corps et bien d'avec le Parti socialiste, une campagne prometteuse à la présidentielle de 2002 qui le plaçait au statut enviable de “troisième homme” mais qui finira dans les décombres de la poussée lepéniste à moins de 6 %...
Aujourd'hui, l'homme, outrage du temps passant, semble en avoir rabattu sur ses ambitions. Feinte ? “Même mort, je reviendrai”, prévient-il, reprenant la maxime latine devenue fétiche depuis sa résurrection post-comatique. Donnant la clé de sa longévité : “Pour survivre en politique, l'essentiel est d'être en harmonie avec soi-même et avec ce que l'on croit.” Et quand Jean-Pierre Chevènement, l'artisan des nationalisations de 1981, plaide aujourd'hui pour une politique industrielle et une programmation dans laquelle l'Etat aurait plus que son mot à dire, il prouve sa constance.
Par Philippe Plassart et Julien Tarby

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"Les conséquences de la crise sont loin d’avoir été toutes tirées. Beaucoup des tenants de la doctrine officielle estiment qu’elle ne sera qu’une parenthèse. Et qu’une fois celle-ci refermée, il sera possible de repartir comme avant. Ceux-là font une grave erreur. Il n’y a plus de boussole, les repères ont été perdus. Il faut faire un saut conceptuel pour imaginer les trente prochaines années. Rien ne serait plus nécessaire que de cerner ce que l’on veut pour le monde de l’après-pétrole, du combat contre le réchauffement climatique. Or on ne sait pas où on va. Une politique industrielle à moyen terme serait plus que jamais utile. L’Etat est légitime, s’il le juge nécessaire, pour réinvestir les secteurs stratégiques. Il y a certainement place pour une planification rénovée. J’emploie à dessein ce mot “planification” car il ne fait pas moderne, mais la notion de “programmation” convient très bien à sa place. On va y revenir. Mon combat est à contre-courant. Je note qu’avec la crise, la nation sur laquelle certains s’acharnent montre sa solidité. Les plans de relance sont conçus à cette échelle, ensuite on les coordonne. Et ce n’est pas étonnant. La nation qui vient du fond de l’histoire est la brique de base à partir de laquelle on peut bâtir. Tout ce qu’on a fait miroiter par ailleurs — le régionalisme, le communautarisme — ne tient pas la route quand les temps sont difficiles.

Républicain d’abord
Pour éviter tout malentendu, je ne me présente jamais comme souverainiste, notion accolée à des courants avec lesquels je ne me sens aucune affinité. Je suis d’abord républicain. Pour moi la démocratie ne peut pas s’exercer sans la souveraineté. Charles de Gaulle l’a dit : ce sont l’avers et l’envers d’une même médaille. Mais qu’on ne s’y méprenne pas : cela ne veut pas dire que je suis contre le partage des compétences dès lors que l’on contrôle démocratiquement leur exercice. Par exemple, dès lors que l’euro existe, non seulement j’admets mais je revendique un gouvernement économique de la zone euro. Je ne regrette absolument pas les combats que j’ai menés ces trente dernières années. Ils témoignent peut- être d’une opiniâtreté excessive, trait de caractère, dit-on, des Belfortains. Ma première inclinaison a été pour Mendès France à 15 ans. Ensuite, j’ai conçu, avec d’autres, au Ceres, la stratégie du programme commun et de l’alliance avec le Parti communiste, comme moyen de redynamiser la gauche, de provoquer l’alternance et de mettre en œuvre un programme progressiste. Par la suite, je n’ai jamais donné dans les “ponts aux ânes” libéraux. Je n’ai jamais été pour le Matif, la Bourse remplaçant la banque, la Commission faisant régner la loi de la concurrence sur le marché européen. Je me suis opposé en Conseil des ministres à la libéralisation des capitaux sans contrepartie sur le plan de l’harmonisation fiscale. De même, je n’étais pas favorable au traité de Maastricht qui donnait une totale indépendance en dehors de tout contrôle du suffrage universel. J’ai le sentiment, permettez-moi de le dire à la lumière de la situation d’aujourd’hui, que tout cela était tout à fait justifié, si bien que je ne me sens pas en porte-à- faux avec moi-même, comme certains socialistes qui ont en quelque sorte adoubé le libéralisme dans leur propre maison. Et qui sont obligés aujourd’hui de se contorsionner. Je n’ai jamais fait des marchés financiers l’horizon de l’humanité.

La pédagogie par la démission
Certes j’ai démissionné trois fois mais en même temps, j’ai été l’un des ministres les plus longtemps en poste au gouvernement avec Jack Lang. Mes démissions ne doivent pas oblitérer les décisions que j’ai prises : la relance de la recherche en 1981-1982, le redressement de l’école publique en 1984, avec l’instauration en particulier du baccalauréat professionnel, la défense, et le plan armée 2000, la police de proximité, l’intercommunalité, la définition d’un équilibre dans la politique de l’immigration. Il est vrai cependant qu’à plusieurs reprises, j’ai eu l’occasion de marquer nettement mon désaccord ; une première fois au moment du tournant libéral en 1983, une deuxième fois avec la guerre du Golfe en janvier 1991 et enfin au sujet de la Corse, la République et de l’Europe en 2000. Pour moi, cela fait partie de la déontologie républicaine car il y a des moments où il faut savoir dire non et prendre du champ. Sous la IIIe République, ce type de décisions était très courant. Cela s’est perdu parce que sous la Ve République et jusqu’à la dernière réforme constitutionnelle, le démissionnaire ne retrouvait pas automatiquement son siège de député, son suppléant devant démissionner mais sans que rien ne l’y oblige.

Le mien l’a fait sans aucune difficulté. Démissionner ? C’est toujours une décision douloureuse, surtout si on quitte un gouvernement dans lequel on a le sentiment d’œuvrer utilement. Je ne l’ai jamais prise facilement. Pour moi, ces démissions avaient une dimension pédagogique pour “marquer le coup”. En 1983, contre le “tout marché” dont trop de camarades étaient devenus les thuriféraires ; en 1991, contre l’aberration des guerres Nord-Sud et du clash des civilisations. En 2000, contre la dissolution de la nation.

Faisant le constat de mon incapacité à pouvoir changer le cours des choses de l’intérieur, je prends alors date. Ma démission de 1983 trouve aujourd’hui à mon sens, vingt-cinq ans plus tard, toute sa justification. Idem pour celle de 1991, ou quand la France a refusé en 2003 de cautionner l’invasion de l’Irak. Quant à la Corse, les Corses eux-mêmes ont rejeté le statut particulier qu’on leur offrait en 2003 et les Français ont dit non en 2005 à la Constitution européenne ; il y a toujours dans la démission un pari sur l’avenir. A court terme, la réaction des gens est variable. Beaucoup s’écartent de vous dès lors que vous n’êtes plus en mesure de distribuer les postes et les honneurs. Et en quittant un gouvernement, vous perdez beaucoup de moyens. En même temps, certains vous soutiennent tandis que chez d’autres ce comportement suscite de l’incompréhension. Le temps en général éclaircit les choses. Par exemple, à Belfort, les gens n’ont pas compris sur le coup ma démission au moment de la guerre du Golfe. Sans doute peuvent-ils mieux la comprendre aujourd’hui.

La ressource intellectuelle
Pour faire de la politique dignement, il faut défendre des idées que l’on croit justes. Cela passe par un investissement intellectuel collectif. On est plus intelligent à plusieurs que tout seul. J’ai toujours eu cette capacité à fédérer autour de moi des compétences de qualité. Il faut pour cela une certaine exigence intellectuelle et une certaine rectitude et aussi incarner quelque chose à un moment donné. Je pense que j’ai incarné une conception républicaine que la gauche pouvait signifier et apporter à la France.

Le Ceres était un think-tank composé de jeunes gens de 20 à 25 ans dont beaucoup sortaient de l’ENA ou de l’X. Son premier opuscule sur les nationalisations publié en avril 1968 avait pour thème la gauche et la politique industrielle. Et quatorze ans plus tard, la gauche au pouvoir conduisait son programme de nationalisations. Cela prouve que les idées anticipatrices peuvent cheminer. Par la suite j’ai créé un club, République moderne, en lettre mensuelle. Et il y a cinq ans, j’ai fondé une fondation, Res Publica. Celle-ci a une production intellectuelle abondante. Elle doit en être à son quarantième cahier sur des sujets extrêmement variés qui vont de l’école à l’Allemagne, la Russie, l’Onu, le décollage du Maghreb, l’instruction civique. Du Ceres à Res Publica, les ressorts sont les mêmes : les participants apportent leur contribution parce qu’ils ont envie d’agir et de s’inscrire dans une perspective. Mon ancrage local au territoire de Belfort est tout aussi essentiel. J’ai été élu député du Territoire de Belfort en 1973 - cela fait 38 ans - et mon mandat de sénateur court jusqu’en 2014. C’est dire combien je me suis puissamment investi dans la destinée de ce territoire. Sans lui, ma vie politique, singulièrement depuis que je suis sénateur, n’aurait pas le même intérêt. “Même mort, je reviens !” J’ai fais mienne cette devise latine depuis mon coma. Pour survivre en politique, l’essentiel est d’être en harmonie avec soi-même, avec ce que l’on croit, et avoir des convictions. Des convictions non pas figées — mes grands-parents m’en ont forgé de fortes que je renie pas — mais avec la volonté de comprendre le monde dans lequel on est et non pas tel qu’on voudrait qu’il soit. Mes analyses, je les ai puisées à la fois à la tradition républicaine, à Jaurès, à l’analyse de Marx — je dis bien à l’analyse, pas au prophétisme. Un creuset que je ne récuse pas car encore aujourd’hui, ces grilles de lecture m’ont paru assez sûres. Il convient bien sûr de toujours essayer de se perfectionner et d’actualiser ses interprétations. Les cahiers de Res Publica y contribuent.

L’Europe, l’Allemagne
Je ne suis pas en campagne. Ces élections n’ont pas à mes yeux beaucoup de signification. Le Parlement de Strasbourg est une institution fantôme qui ne forme aucune volonté générale. Les députés s’y expriment trois minutes tour à tour. C’est plutôt un alibi pratique qu’un outil de démocratie. J’observe que dans la vie politique française, personne n’a pu faire prospérer un succès à ces élections. Ni Le Pen, ni de Villiers, ni Pasqua, ni Tapie. C’est une élection où chaque force politique mesure son influence. Cela permet aussi d’investir à Strasbourg les recalés du suffrage universel. Qui connaît le nom de son député européen ? On a prétendu rapprocher les députés européens des électeurs en découpant la France en cinq grandes régions, on les en a encore davantage éloignés. C’est pourquoi mon mouvement ne concourt pas à ses élections. Pour ma part, je voterai blanc. Les relations entre la France et l’Allemagne sont un sujet très ancien et très difficile ; force est de constater que les rapports franco-allemands ne sont jamais spontanément au beau fixe. A amener ces deux peuples contigus à travailler ensemble est une tâche à renouveler en permanence. Il faut qu’ils se persuadent l’un l’autre qu’aucun d’eux ne peut dominer l’Europe d’une manière ou d’une autre, soit par la diplomatie, la technologie ou l’industrie. Et que l’ère du leadership européen est close. Conscients de leur solidarité de destin, Français et Allemands peuvent ensemble impulser une grande politique européenne. Trop souvent, il y a d’un côté une certaine arrogance ou de l’autre une certaine suffisance qu’il faut surmonter. Le traité de Lisbonne va avoir des conséquences dommageables. Il va créer un déséquilibre durable entre la France et l’Allemagne, cette dernière disposant d’un tiers de voix supplémentaires au Conseil européen. Cela rompt les équilibres fondateurs établis en 1951 par les pères fondateurs – l’exacte parité des votes entre les deux pays quoi qu’il puisse arriver. Il s’agit pour le coup d’une véritable rupture.

Quant à la réintégration de la France dans l’Otan, c’est une erreur.

L’Otan, l’Irak
Intégrer l’Otan ? Personne ne nous demandait de prendre cette décision. Elle va nous entraîner dans des guerres qui ne seront pas les nôtres, comme par exemple l’affaire d’Afghanistan. Cela correspond à un tropisme de la politique américaine, l’élargissement vers l’Est. Je fais tout à fait crédit aux initiatives prises ou à venir de Barack Obama. Mais sa présidence ne sera qu’un moment de l’histoire, alors que l’alliance de l’Otan perdure depuis 1949. La distance marquée par le général de Gaulle aurait dû être conservée. Quant à l’intégration ou pas de la Turquie, elle est d’abord une affaire européenne et on aimerait bien que les limites de l’Europe soient fixées par les Européens eux-mêmes, et non pas par les Américains. Je suis très américanophile et le peuple américain est très hospitalier. Mais l’administration américaine, c’est autre chose. Elle mène une politique qui vise à dominer le monde et les Etats-Unis n’ayant plus les moyens de le dominer, ils ont besoin d’auxilliaires qu’ils viennent chercher en Europe ou ailleurs. Obama a bien compris que l’Amérique vivait au-dessus de ses moyens. J’attends de voir comment il va réussir à sortir son pays du guêpier moyen-oriental.

L’Irak est un pays composite, une sorte de Grand Liban. Saddam Hussein avait un régime qui se voulait laïque, par rapport à un environnement plus fondamentaliste. En écrasant l’Irak, on a ouvert la voie aux fondamentalistes. Al Qaida ne se serait pas développé si les troupes américaines ne s’étaient pas installées durablement en Arabie Saoudite. Par ailleurs on a redonné un rôle prédominant à l’Iran dans la région. Etait-ce très intelligent ? Saddam Hussein avait proposé au Russe Primakov — j’ai encore le télégramme — que son armée évacue le Koweït et son remplacement par des troupes arabes. Proposition sans suite. Or les responsables politiques doivent pouvoir porter un jugement sur une situation. Si l’on pouvait sortir pacifiquement de cette situation, c’était cent fois préférable plutôt que d’ouvrir la voie à la famine, à l’encagement et au final à l’invasion du pays et à son explosion. Disant cela, on veut me faire passer pour un soutien inconditionnel de Saddam Hussein. Cela relève de procédés de propagande auxquels se heurtent tous ceux qui se mettent contre le flot dominant.

L’Etat, les élites, la jeunesse
Sarkozy cite souvent le cas d’Alstom. Pourquoi ne pourrait-on pas imaginer que l’Etat prenne des participations stratégiques dans des secteurs absolument stratégiques ? On ne peut pas faire l’impasse sur une politique industrielle à moyen terme. Je crains que l’on cherche à changer les choses pour que rien ne change. Aujourd’hui, il faut penser les nouvelles formes d’énergie, une économie sans effet de serre qui permette de nourrir la planète. Dans ce domaine de l’éducation, il y a tout à faire et à refaire dans notre pays. Je m’inquiète beaucoup du déclin des filières scientifiques. Car l’avenir d’un pays se dessine par la science. Il est question paraît-il de supprimer la filière S. Complètement stupide. On encourage les jeunes à faire des métiers qui ne préparent pas l’avenir du pays. Les projets individuels sont déconnectés d’une ambition collective. Or l’un ne va pas sans l’autre. Il n’y pas d’épanouissement individuel s’il n’y a pas en même temps de succès collectif. Le manque de patriotisme des élites m’alarme. De même que les progrès de la démagogie à tous les niveaux, cette idée répandue que tout à chacun a droit à tout : les uns ont droit aux parachutes dorés et les autres à des pensions de retraite revalorisées ad vita eternam. Or cela ne marche pas comme cela. On oublie de mettre l’accent sur l’intelligence, la production, l’industrie, la technologie et la compréhension du monde. Pour la France et l’Europe, ce monde-là n’est pas facile car nous rapetissons à toute vitesse. Le concept de nation républicaine a été sapé méthodiquement. Ce faisant, on sape le civisme et c’est le règne du chacun pour soi. Nous sommes à un moment de l’esprit public où l’esprit national a été considérablement dévalué. Cela vient de très loin. On a connu cela pendant l’entre-deux-guerres, sous Vichy et la collaboration."

Bio express
Parcours national tourmenté

Jean-Pierre Chevènement est né le 9 mars 1939 à Belfort. Sorti de l’ENA, il adhère à la SFIO en 1964 et fonde avec d’autres en 1966 le Ceres qui deviendra un des principaux courants du PS à partir du congrès d’Épinay de 1971. Pendant ce temps, JPC est élu député aux élections législatives de 1973 à 1997, et en 2000, dans le Territoire de Belfort. De même il a été maire de Belfort entre 1983 et 2007. Ministre de la Recherche sous Pierre Mauroy, il refuse de participer au troisième gouvernement pour s’opposer au “tournant libéral” du PS. Ministre de l’Education nationale sous Laurent Fabius puis ministre de la Défense sous Michel Rocard, il démissionne en 1991 pour s’opposer à la guerre des Etats-Unis contre l’Irak. En 1992 il quitte la direction du PS afin de faire campagne pour le non au traité de Maastricht. Il fonde en 1992 le Mouvement des citoyens (MDC) et démissionne du PS. Ministre de l’Intérieur du gouvernement de Lionel Jospin, il démissionne en 2000 pour s’opposer au processus de Matignon visant à donner le pouvoir législatif à la Corse. Candidat à l’élection présidentielle de 2002, il obtient 5,33 %. Il devient président de la Fondation de recherche Res Publica. J.T

Source : Le Nouvel Economiste

Vous pouvez également télécharger ci-dessous le portrait tel qu'imprimé par Le Nouvel Economiste

vendredi 3 avril 2009

Le choc Chevènement-Montbrial sur l'Otan dans Valeurs actuelles

"Fallait-il revenir dans le commandement intégré de l'Otan que de Gaulle nous a fait quitter ?", débat entre Jean-Pierre Chevènement et Thierry de Montbrial (directeur de l'Institut français de relations internationales), Valeurs actuelles n°3775, du 2 avril 2009, pages 12 à 15.
Le choc Chevènement-Montbrial sur l'Otan dans Valeurs actuelles
Valeurs actuelles : Pour clarifier le débat, pourriez-vous résumer d’emblée les raisons dirimantes qui fondent votre opposition ou votre accord avec le retour de la France dans les structures intégrées de l’Otan ?
Jean-Pierre Chevènement :
Ces raisons peuvent tenir en une phrase : notre monde devenant de plus en plus multipolaire, la France a moins que jamais intérêt à se fondre dans une alliance unipolaire. J’ajoute que les raisons qui ont conduit le général de Gaulle à faire sortir la France du commandement intégré de l’Otan à l’époque d’une confrontation Est-Ouest dominante sont plus que jamais valables dans une époque devenue multiconflictuelle…

Thierry de Montbrial : Etant tout aussi attaché que Jean-Pierre Chevènement à garder intactes les marges de manoeuvres de la France, j’estime que celle-ci n’a rien à gagner à une confrontation directe avec les Etats-Unis. Bien sûr que le monde a changé depuis 1966 et le retrait de l’organisation intégrée de l’Otan ! L’Europe aussi. Elle s’est élargie, et j’estime que, vis-à-vis de ses partenaires d’Europe orientale, la France est davantage entendue quand elle s’exprime dans un cadre atlantique que lorsqu’elle est isolée. Je reviens de Pologne où j’ai pu constater que notre changement d’attitude face à l’Amérique est un puissant facteur de compréhension entre nos deux pays.

Jean-Pierre Chèvenement : On retient avec raison qu’en sortant de l’organisation intégrée, de Gaulle voulait nous éviter d’être pris en otages dans une possible confrontation nucléaire Est-Ouest. Mais on oublie qu’il entendait plus généralement faire en sorte que la France ne soit pas entraînée dans des guerres qui ne seraient pas les siennes. Ce qui s’applique parfaitement à la situation présente.

C’est ainsi que nous avons résisté, à juste titre, à la pression américaine lors de l’invasion de l’Irak en 2003. Mais que se passera-t-il, demain, si d’autres guerres pointent à l’horizon ? Les conflits possibles, nous les connaissons : outre l’Afghanistan, où nous sommes déjà, et pourquoi pas demain, le Pakistan, il y a surtout l’Iran. Il y a aussi ce qui peut se passer dans le Caucase et dans les Balkans où la stabilité n’est qu’apparente. En Asie de l’Est, il y a le détroit de Formose, la Mer jaune, la Corée… Bref, il peut éclater des guerres dans lesquelles nos intérêts directs ne seraient pas engagés et où les Etats-Unis, pour des raisons qui leur sont propres, peuvent être tentés d’intervenir.

L’Afghanistan, dites-vous, nous y sommes déjà. Que change donc pratiquement, le fait de réintégrer le dernier comité de l’Otan où nous ne siégions pas – celui des plans de défense ?
Jean-Pierre Chèvenement :. Le président de la République nous répète chaque jour que cela ne change rien. Matériellement, peut-être. Mais d’un point de vue politique et symbolique, cela change malheureusement tout. C’est la distance qui sépare l’autonomie du suivisme obligé, l’amitié naturelle de la subordination. Pour la France, d’abord, le fait que sept cents officiers de plus participent aux Etats-majors de l’Otan va induire un tropisme qui risque de les déshabituer bien vite de penser « national »; pour les autres, les pays du Sud, surtout, cela va constituer un signal décisif. La preuve juridique, en quelque sorte, que nous abandonnons notre posture d’indépendance. Voir la Chine.

Quant à la Pologne, il faut bien admettre que c’est un cas à part : sa situation géographique et historique étant ce qu’elle est, comment ne verrait-elle pas d’un bon œil l’alliance américaine qui contribue à la désenclaver ?

Thierry de Montbrial : Entièrement d’accord sur les risques de conflits qu’énumère Jean-Pierre Chevènement. On peut être favorable au rapprochement avec l’Otan et rester vigilant sur l’éternel phénomène d’engrenage. Moi aussi, j’ai considéré, en 2003, que l’intervention américaine en Irak était une faute majeure dont nous payons les conséquences aujourd’hui, avec l’émergence de l’Iran comme seule puissance dans la région. Mais cela ne m’a pas empêché, au même moment, de prendre mes distances avec l’attitude foncièrement anti-américaine de la France d’alors. Attitude qui nous a probablement empêché de défendre mieux nos intérêts par la suite, en divisant inutilement nos partenaires européens. En un mot comme en cent, nous avons eu raison… et notre posture nous empêchés d’en tirer profit !

Voyez les Allemands : ils ont eu, sur le fond, la même position que nous, bien qu’étant membres à part entière de l’Otan. Mais ils n’ont pas donné dans l’anathème inutile.

Résultat : nous avons affaibli notre position, à la fois lorsque nous abordons la question de la défense européenne, qu’aucun de nos partenaires ne conçoit découplée des Etats-Unis, et face aux problèmes du Moyen-Orient.

A contrario, les positions proaméricaines de Nicolas Sarkozy ne l’ont pas empêché de renouer le dialogue avec la Syrie, ni la France de jouer un rôle majeur dans le conflit israélo-arabe… Paradoxalement, une position pacifiée vis-à-vis de l’Otan et de l’Amérique peut donc nous permettre de regagner la confiance de nos partenaires et, par là, de jouer notre rôle plus efficacement grâce à des marges de manœuvres accrues.

Jean-Pierre Chèvenement : Monsieur de Montbrial a l’art de cultiver le paradoxe : plus nous serions intégrés à l’Otan, plus nous serions indépendants !

Thierry de Montbrial : Plus efficaces, je le maintiens !

Jean-Pierre Chèvenement : Mais plus efficace dans quelle perspective ? Je crains que vous ne défendiez là une conception très « occidentalo-centriste » de notre politique étrangère. Nous sommes dans un monde où montent des pays milliardaires en hommes, la Chine, l’Inde, où d’anciennes nations réapparaissent, comme l’Iran, le Vietnam, et où de nouvelles surgissent, comme le Brésil. Et il faudrait que la France qui a toujours su entretenir un dialogue singulier avec d’autres civilisations, réintègre le cercle étroit d’une coalition identifiée par les autres comme l’expression de l’hégémonie américaine ! C’est une erreur stratégique. C’est un contre-sens historique.

Ce n’est pas parce que, comme le dit M. Sarkozy, nous avons, à tort ou à raison, des hommes sur le terrain au côté des Etats-Unis, que nous devons envoyer des officiers généraux dans les Etats-majors de l’OTAN ! Etre les amis des Américains et nous trouver à leurs côtés quand nos intérêts coïncident, très bien ! Le statu-quo vis-à-vis de l’OTAN allait très bien à tout le monde ! Pourquoi, subitement, abandonner cette posture, alors que ni les Etats-Unis ni nos alliés européens ne nous le demandaient ?

Réintégrer le commandement de l’Otan, dans l’esprit de Nicolas Sarkozy, c’est aussi rétablir la confiance qui seule peut permettre l’émergence d’une défense européenne…
Thierry de Montbrial : Disons-le tout net : c’est un pari. Qui comme tout pari, peut réussir ou échouer. Jean-Pierre Chevènement n’a pas tort quand il taxe mon raisonnement de paradoxal. Mais je crois qu’il se trompe en le ramenant à du pur « occidentalo-centrisme ». De même qu’un rapport apaisé avec les Américains peut nous rendre de sérieuses marges de manœuvres dans le monde, de même peut-il nous permettre de construire une véritable défense européenne.

Un seul exemple dont j’ai été personnellement le témoin, en tant qu’organisateur de la World Policy Conférence d’Evian, en octobre dernier : l’accord intervenu entre Nicolas Sarkozy et le président russe, Dimitri Medvedev sur le principe d’une nouveau système de sécurité en Europe, accord sur lequel, alors, les Etats-Unis étaient plus que réticents. Et je ne parle pas de la Géorgie, à propos de laquelle ce même Sarkozy a pu, au nom de l’Europe, aboutir à un accord ! Franchement, je ne pense pas qu’il aurait eu les coudées aussi franches s’il avait été perçu par nos partenaires comme un adversaire des Etats-Unis.

Il en va de même pour la défense européenne : nos voisins étant ce qu’ils sont, comme aurait dit de Gaulle, ils n’accepteront jamais de mettre sur pied une défense commune que Washington percevrait comme hostile. On peut le regretter, mais c’est ainsi ! Eviter la confrontation, faire preuve de modestie, ce n’est pas s’abaisser, bien au contraire ! Pensez à Louis XI dont la stratégie était à la fois grandiose… et pleine de chemins détournés !

Jean-Pierre Chèvenement : Et tellement subtile qu’il lui arrivait à lui « l’universelle araigne » de se perdre dans le fil de ses intrigues, au point de se retrouver prisonnier à Péronne (rires)

Thierry de Montbrial : Et de gagner à la fin ! Je le répète : quand on fait un pari, on n’est jamais certain de le gagner. Mais on est toujours sûr de perdre en faisant comme si les autres n’existaient pas… La preuve : jusqu’ici, la défense européenne n’est jamais sorti des cartons.

Jean-Pierre Chèvenement : Si ! Si ! On l’a vue à l’œuvre en 1999, quand pour complaire à Mme Albright qui voulait absolument sauver l’Otan, dix ans après la chute du mur de Berlin, on a bombardé Belgrade et créé l’entité la moins viable et la plus instable du continent, le Kosovo !

Soyons sérieux, s’il n’y a pas aujourd’hui de défense européenne, c’est pour trois raisons.

La première : les Etats-Unis ne la souhaitent pas. Brzeszinski l’a écrit, je cite : « l’Europe peut faire beaucoup plus pour sa défense, à condition qu’elle n’acquière pas une autonomie telle qu’elle mette en danger ses liens avec l’Amérique » (L’Amérique face au monde, Pearson décembre 2008). Peut-on être plus clair ?

La seconde c’est l’opposition des Britanniques à la mise sur pied d’un Etat-major proprement européen significatif.

La troisième : c’est que les Européens ne veulent pas se défendre ! Qui parmi nos voisins, consacre autant que la France à sa défense, qui d’ailleurs relâche ses efforts d’année en année ? Personne ! Les Allemands ? Les Italiens ? Les Espagnols ? Allons donc ! Ce que je vois, c’est que, la crise aidant, la réintégration dans la machine Otan va se traduire avec une démobilisation de l’esprit de défense au nom du bon vieux principe : « puisque les Américains sont là… ». Notre effort de défense à la longue en sera atteint ! La défense c’est le prix de l’indépendance !

Thierry de Montbrial : Je suis d’accord avec Jean-Pierre Chevènement quand il dit que les Américains ne veulent pas d’une défense européenne qui pourrait déboucher sur une coalition potentiellement alternative à l’Otan. Ce qu’ils veulent, c’est que nous dépensions plus, mais dans des limites compatibles avec leur leadership. Je suis moins d’accord quand il dit que les Européens sont, par nature, rétifs à accroître leurs efforts. Ils l’ont été, et vont peut-être continuer à l’être tant que la crise économique durera. Mais je tire de mes contacts avec les nouveaux membres de l’Union européenne, l’impression très nette, et presque la certitude, que cet état d’esprit et en train de changer. Pour attachés qu’ils soient à l’alliance américaine, les pays d’Europe centrale et orientale prennent progressivement conscience que l’Amérique est loin, et qu’elle ne constitue pas une panacée. A condition que l’émergence d’une défense européenne s’effectue dans un esprit de coopération avec les Etats-Unis, ils seront prêts à beaucoup plus de sacrifices qu’on ne le croit. Et du coup, l’Amérique elle-même sera bien obligée, tôt ou tard, d’en tenir compte…


Même quand nous n’étions plus membres du commandement intégré, l’article 5 de la charte de l’Otan qui prévoit qu’en cas d’agression d’un membre de l’alliance, les autres doivent lui porter secours, demeurait toujours valable. Mais la France restait souveraine quant aux modalités d’emploi de ses forces armées. Cette liberté d’appréciation peut-elle rester la règle, une fois la réintégration accomplie ?
Thierry de Montbrial : Réponse, oui ! L’article 5 n’entraîne aucune automaticité d’ordre opérationnel. Il n’a d’ailleurs jamais été utilisé. Ni avant 1966, ni après. Et quand, à la suite du 11 septembre 2001, les Européens ont proposé d’en faire usage, ce sont les Américains qui s’y sont refusé ! J’ajoute que la perspective de l’élargissement de l’Otan vers l’Est va encore accroître la prudence des Américains quant à l’utilisation éventuelle de cet article. Que la Géorgie ou l’Ukraine entrent demain dans l’alliance, éventualité que je tiens pour ma part pour dangereuse, vu l’instabilité de la région, je les vois mal honorer leurs engagements au titre de l’article 5… Sauf à faire perdre toute crédibilité à l’Otan, ce qui n’est souhaitable pour personne. Et surtout pas pour les Etats-Unis.

Jean-Pierre Chèvenement : Je partage cet avis. Mais je constate tout de même que l’Amérique qui s’était engagée, lors de la réunification allemande, à ne pas étendre l’Otan vers l’Est, a renié ses promesses. Dix Etats supplémentaires ont rejoint l’Alliance ! Ce mouvement de progression des intérêts américains vers la sphère eurasiatique me semble hautement préoccupant. Rien n’indique d’ailleurs que les Américains aient renoncé à l’adhésion de la Géorgie et même de l’Ukraine.

Comment expliquez-vous, pour finir, l’évolution contradictoire des forces politiques françaises à l’égard de l’Otan, la gauche ayant voté en 1966 contre la sortie du commandement intégré puis votant, en 2009 contre sa réintégration, et la droite obéissant au mouvement inverse ?
Jean-Pierre Chèvenement : Les choses ne sont pas si tranchées. En 1966, la gauche était divisée comme la droite l’est aujourd’hui. Le PS, avec François Mitterrand, voyait d’un bon œil la présence des troupes américaines en Europe. Ce fut d’ailleurs une constante chez lui, jusqu’à l’affaire des Pershing, en 1983. J’étais moi-même dans la minorité de gauche qui soutenait la volonté d’indépendance de de Gaulle. Aujourd’hui, la droite est globalement pour la réintégration. Seule une minorité est contre. Au fond d’elles-mêmes, la droite et la gauche ne croient ni l’une ni l’autre à l’indépendance de la France.

Thierry de Montbrial : Au-delà de nos désaccords, je vais faire plaisir à Jean-Pierre Chevènement. Je pense que les forces politiques sont, par essence, conservatrices. Elles ont du mal à s’arracher de leurs disciplines intrinsèques. Quitte à me faire des ennemis, je dirais que les hommes politiques français qui réfléchissent par eux-mêmes sur les questions internationales se comptent sur les doigts de la main.

Jean-Pierre Chèvenement : Disons des deux…

Thierry de Montbrial :… Et je crains qu’en 2009, comme en 1966, les considérations de politique intérieure l’emportent sur toutes les autres… Qui sont pourtant, souvent, les plus importantes !

Jean-Pierre Chèvenement : L’esprit de parti est plus fort que l’esprit républicain !

vendredi 13 mars 2009

Voilà pourquoi notre gauche est muette (réponse à Paul Thibaud)

Tribune de Jean-Pierre Chevènement, à paraître dans Marianne, 14 mars 2009. Le PS a sacrifié ses valeurs au capitalisme financier. Et reste incapable de réinventer un système de valeurs collectives.
Voilà pourquoi notre gauche est muette (réponse à Paul Thibaud)
Selon Paul Thibaud (Marianne du 21 février), la gauche, depuis 1962, n’est plus capable de refonder et de « relancer le destin national ». Son échec dans la décolonisation la poursuivrait encore aujourd’hui à travers le désir de revanche incarné de 1958 à 1981 par François Mitterrand qui aurait étouffé tout effort de refondation intellectuelle et morale.

Paul Thibaud incrimine l’immobilisme idéologique, celui du programme commun contre le « mouvement d’émancipation culturelle et générationnelle » de 1968 débouchant sur le vide politique. C’est pourquoi la victoire politique de 1981, celle d’un « volontarisme politique artificiel », se serait avérée « creuse ». La gauche serait toujours aujourd’hui sur la ligne mitterrandienne (« la foi sans les œuvres », d’où un « immobilisme agité, velléitaire, dangereux, qui déprime les Français »).

Certes il y a du vrai dans la description de Paul Thibaud : François Mitterrand n’était pas porté sur l’autocritique, mais De Gaulle non plus. Il s’est servi de l’union de la gauche pour venir au pouvoir mais surtout il a substitué au projet de transformation sociale de 1981 - non sans hésitation d’ailleurs - une Europe technocratique et libérale tournant le dos aux aspirations populaires.

La relance par De Gaulle de l’Histoire nationale, après 1962, s’est incarnée dans des choix (des institutions stables, la dissuasion, la sortie de l’OTAN, l’indépendance de notre politique extérieure) beaucoup plus que dans une modernisation économique entamée, elle, par la IVe République, sur la base du programme du CNR, programme d’union nationale, mais marqué par la gauche. Pour relancer à nouveau l’histoire nationale, en 1981, la gauche devait rebattre les cartes en matière économique et sociale.

Ce n’est pas la passion de la revanche (passion bien ordinaire) qui a nourri l’immobilisme idéologique de la gauche, c’est son incapacité à rendre compte du tournant qu’elle a opéré dans les années quatre-vingt en cédant au vent néolibéral qui soufflait d’Amérique : revalorisation de la Bourse, réhabilitation du profit et d’abord dans le partage de la valeur ajoutée, sacralisation du principe de la concurrence à travers l’Acte Unique, libération des mouvements de capitaux et enfin, et peut-être surtout, dévalorisation de la nation à travers le mythe européen. Cette incapacité à « refonder » va de pair avec le choix libéral et européen qui renvoie la nation aux oubliettes. La vision instrumentale de l’union de la gauche a relégué à l’arrière plan l’effort conceptuel qui avait été fait pour donner à la gauche un projet moderne : politique et restructurations industrielles à travers les nationalisations, priorité à la recherche et à sa valorisation, modernisation du « dialogue social », etc. Cette politique a été bel et bien torpillée par l’ouverture de la « parenthèse libérale » en mars 1983.

Naturellement on peut discuter à l’infini de la faisabilité d’une « autre politique ». Constatons simplement où a conduit « la seule politique possible » : à l’éloignement des couches populaires à l’égard de la gauche et à la crise actuelle de la « mondialisation libérale à laquelle le PS a sacrifié l’originalité de son projet et de ses valeurs.

Relancer le destin national ? De Gaulle n’y pouvait parvenir seul dans les années soixante avec l’appui d’une droite qui se méfiait de lui. La translation opérée de droite à gauche à travers la stratégie de l’union de la gauche était alors le seul moyen de sauver ce que la Ve République apportait de fondamentalement positif (des institutions stables, une défense moderne reposant sur la dissuasion, une politique extérieure indépendante). Mais cela supposait aussi que la gauche fût capable d’innover par une politique industrielle et par un projet national adaptés.

La stérilité actuelle de la gauche, procède de son auto-trépanation de 1983, de son incapacité à avoir su devancer la crise (bien au contraire elle a contribué – en pratique et en théorie - à installer le capitalisme financier dans notre pays) et de son absence de réponse face à ses développements. Elle s’est réfugiée dans une vieille incantation (Europe ! Europe ! Europe !) plutôt que de chercher dans une vision moderne de la République, en France et en Europe, le moyen de refonder un système de valeurs et de croyances collectives. C’est pourquoi le PS se trouve pris à contrepied par la crise au moment même où il vient de ratifier le traité de Lisbonne et d’officialiser son ralliement au libéralisme. Et voilà pourquoi « notre gauche » est muette.

Je partage cependant la conclusion de Paul Thibaud : « C’est encore à la gauche de renouer avec l’éthique de responsabilité, le devoir de « faire société », de retrouver la capacité de synthèse qui donne espoir à un peuple, à une nation ». Mais peut-être lui faudrait-il d’abord se réconcilier avec la nation, dans sa conception républicaine, évidemment ...

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Ce texte est également publié sur Marianne2.fr.

dimanche 22 février 2009

Jean-Pierre Chevènement à On n'est pas couché face à Ruquier, Zemmour et Naulleau : la vidéo

Il répondait aux questions de Laurent Ruquier, Eric Zemmour et Eric Naulleau pendant plus de 30 minutes. L'émission est podcastée ci-dessous.
Les 29 premières minutes de l'entretien :

Un problème d'enregistrement empêche de voir les 30 secondes suivantes. Voici les 3 dernières minutes de l'entretien :

L'émission intégrale sera disponible pendant une semaine sur le site de France 2 : http://on-n-est-pas-couche.france2.fr/.
Note : l'émission est également disponible sur Dailymotion en deux parties : partie 1 et partie 2.

mercredi 7 janvier 2009

Jean-Pierre Chevènement invité de Karl Zéro sur BFM TV mercredi 7 janvier à 22h15

L'émission dure 15 minutes et est podcastée sur le blog.
L'émission sera également podcastée sur le site de BFM TV.

lundi 5 janvier 2009

Entretien de Jean-Pierre Chevènement au Parisien : « Une offensive vouée à l’échec »

Entretien au Parisien, propos recueillis par Philippe Martinat, lundi 5 janvier 2009.
Entretien de Jean-Pierre Chevènement au Parisien : « Une offensive vouée à l’échec »
Président du Mouvement républicain et citoyen (MRC), Jean-Pierre Chevènement avait démissionné en janvier 1991 de son poste de ministre de la Défense pour protester contre l’engagement de la France dans la première guerre du Golfe.

Le Parisien : Cette nouvelle guerre entre Israéliens et Palestiniens était-elle prévisible ?
Jean-Pierre Chevènement :
Elle était en tout cas évitable.
On ne peut comprendre ce qui se passe à Gaza -territoire transformé par le blocus israélien en véritable prison à ciel ouvert- que si on revient aux élections de 2006 remportées par le Hamas. Israël et la communauté internationale ont refusé que cette victoire se traduise au niveau du gouvernement de l’Autorité palestinienne. Comme si on préférait voir se désintégrer ce qui lui reste d’autorité et la société palestinienne elle-même.

Le Hamas est-il, comme l’affirme Israël, un mouvement terroriste ?
Il faut éviter les amalgames. Le Hamas est un mouvement très complexe qui a une aile religieuse fondamentaliste et une autre aile nationaliste, souvent composée de jeunes militants venus du Fatah (NDLR : le parti de Yasser Arafat et de Mahmoud Abbas). Lorsqu’on a refusé le verdict des urnes en 2006, cette attitude d’Israël et de la communauté internationale a été contre-productive. Je suis très attaché à la sécurité à long terme d’Israël et je pense qu’elle est indissociable de la modernisation des sociétés musulmanes. Quand on parle de terrorisme, il faut distinguer d’un côté Al-Qaïda, les partisans d’une sorte d’empire musulman à l’échelle mondiale et, d’autre part, des mouvements nationalistes qui combattent pour des objectifs limités, en l’occurrence la création d’un Etat palestinien libre et indépendant.

Entretien de Jean-Pierre Chevènement au Parisien : « Une offensive vouée à l’échec »
En bombardant les villes israéliennes, le Hamas ne porte-t-il pas une responsabilité évidente ?
Les responsabilités à court terme sont comme toujours multiples : il y a les tirs de roquettes du Hamas, mais aussi le blocus de Gaza par Israël. Il faut se placer du point de vue du processus politique lui-même, tel qu’il est conduit depuis les conférences de Madrid en 1992 et le processus d’Oslo. En seize ans, on n’a pas avancé, au contraire, sur la voie de la création d’un Etat palestinien. Le crédit de l’Autorité palestinienne est profondément atteint et l’attaque israélienne ne peut que la ruiner davantage. Lorsqu’on regarde les choses sur la longue durée, on ne peut qu’être frappé par l’absence de volonté politique et la prééminence du deux poids deux mesures.

Barack Obama peut-il changer la donne ?
Barack Obama va être confronté à des choix très importants. Le nouveau président américain, qui a prévu de retirer ses troupes d’Irak tout en renforçant la présence militaire américaine en Afghanistan -je l’espère pour laisser aux Afghans eux-mêmes le soin de faire la paix-, va se voir imposer en tête de son agenda le problème palestinien. Pour Obama, le problème sera de faire baisser la tension dans l’ensemble du monde musulman. Et pour cela, il faut avancer sur la voie d’un Etat palestinien. C’est la non-réalisation de cet objectif qui a entraîné le pourrissement de la situation et le développement du Hamas.

L’armée israélienne va-t-elle remporter une victoire ?
Il est évident que l’offensive terrestre de l’armée israélienne n’aboutira à aucun résultat tangible. Elle est vouée à l’échec. Une armée ne peut pas l’emporter sur une concentration de 1,5 million de réfugiés massés sur quelques centaines de kilomètres carrés. Ce qu’on peut craindre, ce sont les ripostes terroristes non seulement au Proche-Orient, mais dans le monde entier. Nous ne sommes pas nous-mêmes à l’abri : Al-Qaïda au Maghreb est une menace pour la France. Nous devons prendre conscience que nous sommes face à un problème mondial ! Ce n’est pas seulement le problème de Gaza.

La médiation de Sarkozy peut-elle réussir ?
Je ne suis pas sûr que c’est en affirmant, comme il l’a fait voici quelques jours, sa compréhension d’Israël au moment où celui-ci bombardait Gaza que Nicolas Sarkozy peut arriver à se faire réellement entendre. Il sait être pragmatique, on l’a vu dans l’affaire du Caucase, mais ce qu’il faut aujourd’hui, c’est une forte volonté politique, notamment pour peser sur la politique d’Obama, parce que ce sont les Américains qui ont la clé.

vendredi 24 octobre 2008

La gauche doit se réapproprier la France

Tribune de Jean-Pierre Chevènement, sénateur du Territoire de Belfort, président du Mouvement Républicain et Citoyen (MRC), publiée dans Marianne, samedi 25 octobre 2008. La crise, telle qu'elle se développe, consacre le double retour de la puissance publique et du fait national.
La gauche doit se réapproprier la France
Ce qui est extraordinaire dans la crise actuelle c’est l’empressement des pyromanes à jouer les pompiers. Une égale amnésie touche M. Sarkozy, sa majorité et la plupart des dirigeants de la gauche. La droite oublie le culte qu’elle vouait à Reagan dans les années quatre-vingt, les privatisations, les niches fiscales multipliées, l’OMC crée sous M. Balladur en 1994 et qui a éradiqué nos dernières protections tarifaires. Quant au PS, il a oublié le culte du franc fort, puis de l’euro fort, le MATIF et la désintermédiation bancaire. Oserai-je rappeler que c’est sous la gauche que la part des salaires dans le revenu national brut a décroché de dix points ? Faut-il oublier que le principe de la concurrence libre et non faussée a été posé par l’Acte Unique négocié en 1985 et voté en 1987 par le PS et par la droite ? C’est au 1er janvier 1990 que la liberté des capitaux a été instaurée, déséquilibrant de manière irréversible le rapport entre le capital et le travail. Faut-il encore évoquer l’irresponsabilité de la Banque Centrale européenne consacrée par le traité de Maastricht en 1992 ? Assez de balivernes donc ! La « solution » n’est pas « social-démocrate », n’en déplaise à mon ami Jean-Marc Ayrault. Elle est tout simplement républicaine.

Bien sûr, la responsabilité principale de la globalisation et de la crise est dans les pays anglo-saxons, et particulièrement aux Etats-Unis, mais comment oublier que la droite française a surenchéri et que le PS a fait mieux qu’accompagner ?

Je ne dis pas tout cela pour remuer le couteau dans la plaie : l’histoire n’a d’intérêt que pour éclairer l’avenir. Une profonde rupture est nécessaire avec cette période des « trente piteuses » qui a entraîné notre pays dans un déclin apparemment irréversible, en Europe et dans le monde.

Au moins la crise, telle qu’elle se développe, comporte-t-elle des leçons évidentes et elle ouvre un espace nouveau à une gauche digne de ce nom. C’est le retour à la fois de la puissance publique et du fait national. Seuls, en effet, les Etats nationaux ont la légitimité pour agir par gros temps. La Commission européenne comme la Banque Centrale ont été condamnées à suivre ou à se renier. Les règles européennes (concurrence libre et non faussée, prohibition des aides d’Etat) ont été mises en congé au nom de « circonstances exceptionnelles ». Les critères de Maastricht (dette et déficits) ont été explosés Ce sont les Etats-Unis qui ont donné les premiers l’exemple avec le plan Paulson, puis l’Europe a suivi par un enchaînement de décisions nationales progressivement coordonnées : G4 le 4/10, puis dans les jours suivants Eurogroupe à quinze, auquel s’est jointe la Grande-Bretagne, puis enfin Union Européenne à vingt-sept. C’est donc une Europe de cercles concentriques qui s’est mise en mouvement avec des réponses différentes d’un pays à l’autre.

Dès maintenant la désuétude des traités européens apparaît en pleine lumière. Un cycle est clos. Une période est morte, celle où le mythe d’une Europe fédérale a servi à démobiliser la nation. La France a un rôle à jouer pour dynamiser l’Europe, une Europe des peuples, une Europe des nations et donc des Etats, une Europe à géométrie variable et s’assumant comme telle.

De toute façon, le défi de la crise impose une réponse qui aille bien au-delà de l’Europe, une réponse internationale. On évoque un nouveau Bretton Woods mais il est difficile de revenir à des parités stables sans corriger les déséquilibres économiques majeurs qui existent entre les Etats-Unis et le reste du monde. L’épargne des ménages américains est inférieure à 1 % de leurs revenus. Leur endettement est de 133 %. L’endettement global de tous les acteurs économiques américains est de 316 % du PIB. Le déficit commercial des Etats-Unis est de 700 Milliards de dollars, 6 % du PIB ! Tout cela ne se corrigera pas en un jour. C’est le mode de vie dispendieux et énergétivore des Etats-Unis qui devra être remis en cause. Surtout, les Etats-Unis ne peuvent plus continuer à dominer seuls le reste du monde. Une redistribution de la puissance est redevenue inévitable, à travers notamment la réforme des institutions internationales.

Sans doute un plan de relance coordonné à l’échelle mondiale pourra-t-il limiter la tentation d’un retour au protectionnisme aux Etats-Unis. Il faudra que les pays excédentaires en matière d’épargne et de commerce extérieur (Chine, Japon, Allemagne) acceptent de jouer un rôle de locomotive dans cette relance. C’est dire combien sera difficile le cycle des négociations internationales qui va s’engager à la fin de l’année.

Dans cette grande crise, il faut que la voix de la France se fasse entendre. La gauche devrait avoir à cœur de faire en sorte que ce ne soit pas seulement celle de M. Sarkozy mais également la sienne. Encore faut-il pour cela qu’elle se réapproprie la France !

mercredi 22 octobre 2008

La voix de la France dans le monde

Tribune de Jean-Pierre Chevènement parue dans Le Monde, édition du 23 octobre 2008. Le séisme financier actuel a rétabli des évidences : l'Europe est une union d'Etats et le France peut et doit y jouer tout son rôle.
La voix de la France dans le monde
Le président de la République, dans son discours de Toulon, n'a pas sous-estimé la gravité de la crise. Mais il l'a réduite à la logique du capitalisme financier. Certes, il a eu raison de flétrir les excès de la titrisation qui a déresponsabilisé les banques, mais il n'a pas dit qui a encouragé cette "titrisation". Il a surtout fait l'impasse sur la dimension géopolitique de la crise.

Qui en effet a encouragé la fuite en avant dans l'endettement des ménages et des banques, et la dilution des risques dans une "titrisation" opaque ? Qui, sinon l'administration Bush et ce demi-dieu, Alan Greenspan, hier encensé, et jeté aujourd'hui à bas de son piédestal ? Il fallait bien sortir de la crise née de l'éclatement de la bulle technologique et financer la guerre d'Irak !

C'est cette fuite en avant qui a contaminé l'ensemble de l'économie mondiale. Mais le mal vient de plus loin encore : ce sont les Etats-Unis qui, depuis plus de trente ans, ont impulsé la globalisation financière et les dérégulations, flottement des monnaies, libéralisation absolue des mouvements de capitaux, cycle des privatisations, fin de toutes les protections à travers le GATT (Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce) devenu Organisation mondiale du commerce (OMC), mise en concurrence des territoires et des mains-d'oeuvre avec son cortège de délocalisations. Il faut rappeler qu'ils furent suivis par l'Europe, qui fit du dogme libéral son credo, à travers l'acte unique, le traité de Maastricht et le projet de Constitution européenne repris par le traité de Lisbonne.

Les Etats-Unis, grâce à la globalisation et au privilège du dollar, ont pris l'habitude de vivre très au-dessus de leurs moyens : leur endettement total - tous agents confondus - atteint 316 % de leur PIB ! L'économie la plus riche du monde capte 80 % de l'épargne mondiale, signe sûr que le monde marche sur la tête ! Enfin, le déficit de leur balance commerciale dépasse 700 milliards de dollars (530,7 milliards d'euros), soit plus de 5 % de leur PIB.

Mais ce système est fragile car le sort du dollar est entre les mains du Japon, de la Chine et des pays du Golfe. La bonne tenue du dollar depuis l'accélération de la crise ne tient qu'à la puissance politique et militaire des Etats-Unis. Mais leur enlisement au Moyen-Orient montre que ceux-ci ont atteint ce que l'historien Paul Kennedy décrivait déjà en 1987 comme le point de "surextension impériale", celui au-delà duquel un empire ne peut plus soutenir sa domination et se trouve donc obligé de réviser à la baisse ses ambitions.

Certes, les Etats-Unis sont et resteront au XXIe siècle une très grande nation, mais ils devront composer avec "le reste du monde", avec les pays émergents (Chine, Inde, Brésil, Afrique du Sud, Iran), mais aussi avec le retour de la Russie et même avec leurs alliés traditionnels : Europe et Japon, qui, dans un monde multipolaire, voudront compter parmi les "pôles".

Et voilà pourquoi la crise sera longue, à la mesure des profonds déséquilibres économiques et géopolitiques qui se sont creusés depuis que Francis Fukuyama, en 1992, au lendemain de la chute de l'URSS, avait imprudemment proclamé la fin de l'Histoire et le triomphe définitif du libéralisme. Il faudra du temps en effet pour que les ménages américains se remettent à épargner et revoient leur mode de vie et pour que les Etats-Unis rétablissent leurs comptes extérieurs et délaissent le rêve d'un empire universel dont ils n'ont plus les moyens.

Bien sûr, ils peuvent être tentés de maintenir leurs avantages en recourant à la guerre, avec l'Iran par exemple ou bien avec la Russie dans le Caucase, par Européens interposés, de préférence, ou bien encore - pourquoi pas ? - avec la Chine dans le détroit de Formose ou en Corée. Tel n'est pas, heureusement, l'état d'esprit d'un Barack Obama, même si certains de ses objectifs de politique extérieure (Iran, Afghanistan, extension de l'OTAN à l'Ukraine et à la Géorgie) ne diffèrent pas fondamentalement de ceux de John McCain. Aucun des deux candidats ne semble avoir pris conscience de la situation économique réelle de l'Amérique.

Une récession économique assez longue se profile donc, faute d'une coordination des politiques économiques entre les principaux pôles de l'économie mondiale. Il faudrait en effet stimuler la demande dans les pays excédentaires (Allemagne, Japon, Chine) pour aider les Etats-Unis à rétablir leur équilibre commercial et à retrouver un taux d'épargne normal, autrement qu'à travers la récession. Nicolas Sarkozy a évoqué un nouveau Bretton Woods. L'expression est forte, mais nous sommes loin de pouvoir retrouver rapidement un système de parités ordonnées : il faut d'abord remédier aux déséquilibres fondamentaux de l'économie mondiale.

Pour que les grands pays européens puissent faire entendre leur voix dans la redistribution du pouvoir, à l'échelle mondiale, qui se profile, il serait temps de regarder les réalités en face. La crise a frappé de désuétude les principes qui ont gouverné la construction européenne : concurrence libre et non faussée sous la haute surveillance d'une Commission européenne omnipotente, prohibition des aides d'Etat, critères dépassés de plafonnement des déficits et de la dette publique, irresponsabilité de la Banque centrale européenne (BCE). On mesure ainsi à quel point le traité de Lisbonne correspondait peu aux nécessités d'une construction européenne réaliste.

En quelques jours, la réalité de l'Union européenne s'est révélée : c'est une union d'Etats et non pas une construction "communautaire" et encore moins fédérale. Ce sont les quatre plus grands Etats réunis d'urgence au sein d'un "G4" qui ont décidé, le 4 octobre, une simple coordination de mesures nationales, sous le régime de l'urgence, c'est-à-dire en dehors des règles posées par les traités, et cela sous l'impulsion d'Angela Merkel.

L'Eurogroupe à quinze, avec le concours de Gordon Brown, a assuré la mise en musique. Ainsi a éclaté la puissance du fait national : seuls les Etats en temps de crise ont en effet la légitimité démocratique pour imposer des plans d'urgence. La Commission européenne a été mise devant le fait accompli, et la BCE a été contrainte d'accepter dans l'urgence une baisse de ses taux d'intérêt que M. Trichet refusait encore quelques jours auparavant. Fallait-il que soufflât fort le vent venu d'Amérique !

Mais mieux vaut l'Europe des Etats que pas d'Europe du tout ! L'Allemagne ne veut pas d'un gouvernement économique de la zone euro. J'entends certains réclamer un "emprunt européen" que Jacques Delors évoquait déjà en 1994 au sommet d'Essen et que les traités actuels ne permettent toujours pas.

Ainsi les faits ont tranché : armés d'un solide euroréalisme, allons à la rencontre d'un avenir que chacun pressent difficile, en nous appuyant sur les nations, là où vit la démocratie, avec une idée simple : "Autant d'Europe que possible, mais autant de France que nécessaire !" Loin de toute inféodation, la France peut et doit faire entendre une voix claire, à la rencontre du monde nouveau qui vient.
Jean-Pierre Chevènement est sénateur du Territoire de Belfort, ancien ministre.

mercredi 15 octobre 2008

Jean-Pierre Chevènement invité de Politiquement parlant sur Direct8 mardi 14 octobre à 22h30

L'émission, présentée par Valérie Trierweiler, dure 52 minutes. Elle est podcastée ci-dessous.
L'émission peut être regardée sur Direct8 (sur TNT et télévision sur ADSL) ou en direct sur le site de la chaîne.

mercredi 1 octobre 2008

Jean-Pierre Chevènement invité de Karl Zéro sur BFM TV mardi 30 septembre à 22h15

L'émission dure 15 minutes et est podcastée ci-dessous.

mercredi 24 septembre 2008

Jean-Pierre Chevènement invité d'i>Télé mercredi 24 septembre à 8h35

L'entretien mené par Laurent Bazin dure 20 minutes. Il est podcasté ci-dessous.
L'émission peut être regardée sur le site d'i>Télé en direct et est rediffusée à 9h30.

lundi 22 septembre 2008

Jean-Pierre Chevènement invité de l'émission C à dire sur France 5 lundi 22 septembre à 17h30

L'émission, présentée par Thierry Guerrier, dure 15 minutes et est podcastée ci-dessous.

samedi 6 septembre 2008

« Même mort, je reviens… »

Article écrit par Eric Haquemand, Le Parisien, samedi 6 septembre 2008.
« Même mort, je reviens… »
«Etiam mortuus redeo… » : « Même mort, je reviens… » Jean-Pierre Chevènement le dit avec érudition mais conviction : à 69 ans, l'heure de la retraite n'a pas sonné. Pour la première fois dans sa (très) longue carrière, l'ancien ministre de François Mitterrand est candidat aux élections sénatoriales du 21 septembre dans le Territoire de Belfort.

Lire la suite de l'article sur le site du Parisien.

Afghanistan : « Cette guerre n'a rien à voir avec les intérêts de la France »

Entretien de Jean-Pierre Chevènement à l'Alsace, 5 septembre 2008.
Afghanistan : « Cette guerre n'a rien à voir avec les intérêts de la France »
Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre de la Défense et président du Mouvement républicain et citoyen (MRC) se prononce en faveur d'un retrait progressif des troupes françaises en Afghanistan.

L'Alsace : Faut-il maintenir une présence française en Afghanistan ?
Jean-Pierre Chevènement : Le seul objectif qu'on puisse se donner, c'est d'aider l'Afghanistan à devenir un État digne de ce nom. À mes yeux, la tâche des soldats français devrait se borner à former les soldats afghans. Les Américains ont pollué le dossier afghan dès le départ. Doublement. D'abord en ne mettant pas les moyens - ils ont envoyé 8 000 hommes en Afghanistan contre 140 000 en Irak, pays qui n'avait rien à voir avec les attentats du 11 septembre. Ensuite, en déclenchant avec l'ensemble du monde musulman ce qui a été ressenti comme une guerre de civilisation. George Bush parle de guerre contre le terrorisme mais il faut distinguer, en Afghanistan, les tribus pachtounes qui forment la majorité de la population et Al-Qaïda et ses alliés qui ne représentent qu'une petite minorité.

Vous êtes donc favorable au retrait des troupes françaises ?
Je ne demande pas un retrait immédiat et total mais un retrait progressif. La nouvelle administration américaine, après les élections de novembre, va redéfinir les objectifs. Il est dommage que nous soyons totalement à la remorque de l'Amérique. On voit là tout le danger de la réintégration de la France dans l'organisation militaire intégrée de l'Otan. C'est le plus sûr moyen de se faire entraîner dans des guerres qui ne sont pas les nôtres. L'Afghanistan n'a jamais été dans la zone des intérêts prioritaires de la France. Cette guerre n'a rien à voir avec les intérêts de la France.

Faut-il, comme le dit ministre de la Défense, que le gouvernement afghan discute avec les talibans qui « ne sont pas dans le djihad » ?
Il n'y a pas de talibans modérés mais il faut engager la discussion avec la guérilla pachtoune pour la séparer d'Al-Qaïda et de Ben Laden. On ne peut pas faire passer un pays du Moyen âge au XXIe siècle à coup de bombes guidées par laser. On n'exporte jamais ses valeurs à la pointe des baïonnettes. On devrait le savoir depuis la Révolution française.

Pour Nicolas Sarkozy, si on laisse tomber l'Afghanistan on déstabilise le Pakistan…
Le Pakistan a aussi ses propres problèmes et la bombe nucléaire pakistanaise est avant tout dirigée contre l'Inde. En fait on peut toujours trouver de bonnes raisons pour justifier un engagement militaire. Avec cette déclaration de Nicolas Sarkozy, nous sommes dans le grand n'importe quoi.

Propos recueillis par Céline Mazeau

mardi 26 août 2008

Entretien de Jean-Pierre Chevènement au Parisien : «Les erreurs succèdent aux erreurs»

Entretien de Jean-Pierre Chevènement au Parisien.fr, propos recueillis par Eric Hacquemand, édition du 27 août 2008.
Entretien de Jean-Pierre Chevènement au Parisien : «Les erreurs succèdent aux erreurs»
Sur le dossier afghan, Jean-Pierre Chevènement reproche à Nicolas Sarkozy d'avoir «cédé à la pression de l'administration américaine». L'ancien ministre de la Défense, président du Mouvement républicain et citoyen (MRC), se prononce en faveur d'un désengagement progressif, mené en concertation avec la communauté internationale dans le cadre de l'ONU.

La mort de dix soldats français marque-t-elle l'échec de la politique suivie par Nicolas Sarkozy en Afghanistan ?
Jean-Pierre-Chevènement.
Je compatis d'abord à la douleur des familles. Depuis huit ans, les erreurs succèdent aux erreurs. L'administration de George Bush a pollué le dossier afghan dès le départ. D'abord en consacrant l'essentiel de ses forces, 140 000 hommes, à l'invasion de l'Irak et seulement 8 000 en Afghanistan. Et d'autre part en créant les conditions d'un conflit de civilisations. Son concept de «guerre contre la terreur» est beaucoup trop flou. Il confond Al-Qaïda et l'ethnie pachtoune dominante en Afghanistan. Or, Nicolas Sarkozy a cédé à la pression de l'administration américaine. Son alignement l'a conduit à renforcer notre contingent militaire au détriment de notre sécurité globale.

La responsabilité du commandement militaire dans la préparation de cette patrouille est-elle en cause ?
Un général français, le général Stollsteiner, a déploré un excès de confiance. La protection de nos soldats a été gravement déficiente. La clarté doit être faite.

Etes vous favorable au retrait des militaires français ?
Dans l'immédiat, nos troupes devraient être cantonnées dans un rôle d'instruction de l'armée afghane. Notre rôle est seulement d'aider l'Afghanistan à devenir un Etat indépendant. Le désengagement dépend d'une équation plus générale qui inclut le Pakistan aujourd'hui gravement déstabilisé. Ce retrait progressif mérite une concertation internationale approfondie dans le cadre de l'ONU, y compris avec la Russie et la Chine.

Le ministre de la Défense, Hervé Morin, se dit prêt à envoyer des troupes spéciales pour améliorer le renseignement...
Cela signifierait un engagement toujours plus prononcé de la France sur le terrain militaire. Le contraire de ce que je préconise.

Même si, comme le dit Nicolas Sarkozy, cela signifie «laisser les barbares triompher» ?
On n'exporte pas nos valeurs à la pointe des baïonnettes ! On ne fait pas passer l'Afghanistan du Moyen-Age au XXIe siècle à coups de bombes téléguidées. Faut-il rappeler que les Russes, les Britanniques, puis les Soviétiques se sont cassés les dents dans cette partie du monde ? Seul le dialogue des cultures et des civilisations fonctionne. Même si cela exige de la patience.

La gauche doit-elle s'unir sur la question du retrait ?
Sur la base d'un désengagement progressif menée en concertation, la gauche gouvernementale pourrait parler d'une même voix. Pour cela, le PS doit rapidement clarifier sa position.

Lire l'entretien sur le site du Parisien.

dimanche 13 juillet 2008

Entretien de Jean-Pierre Chevènement au Journal du dimanche : «Il faut savoir prendre des risques»

Entretien de Jean-Pierre Chevènement au Journal du dimanche, propos recueillis par Virginie Le Guay, dimanche 13 juillet 2008.
Entretien de Jean-Pierre Chevènement au Journal du dimanche : «Il faut savoir prendre des risques»
Jean-Pierre Chevènement salue la prise de risque de Nicolas Sarkozy, qui a invité Bachar al-Assad à Paris. En revanche, l'ancien ministre de la Défense se montre plus critique quant à la politique menée par le président. Il s'oppose notamment au retour de la France dans l'Otan et s'interroge sur le paradoxe entre la multiplication des opérations extérieures et la réduction des effectifs.

Le journal du dimanche : La venue à Paris de Bachar el-Assad suscite la controverse...
Je ne fais pas partie de ceux qui désapprouvent l'invitation à Paris de Bachar el-Assad. En politique, il faut savoir prendre des risques. En l'occurrence, Nicolas Sarkozy a raison d'en prendre. La Syrie est une pièce stratégique du puzzle du Proche et du Moyen-Orient. Il est utile pour la France d'avoir un contact avec ce pays. Si l'on fait l'Union pour la Méditerranée, il faut le faire avec tous les pays riverains. Sans exception. Mener cette démarche avec des critères uniquement éthiques nous aurait fait courir le risque de nous retrouver dans un cercle plutôt étroit. Et nous aurait conduit à l'impuissance.

L'Union pour la Méditerranée vous parait-elle une bonne initiative?
C'était une bonne idée au départ. Elle est, hélas, largement vidée de son contenu, en raison notamment des exigences de l'Allemagne. Angela Merkel a imposé la présence dans l'Union pour la Méditerranée (UPM) des vingt-sept pays de l'Union européenne et exigé que soit maintenu le cadre du processus de Barcelone. Un cadre très contraignant qui aboutira à ce que tous les dossiers de l'UPM soient instruits en dernier ressort par la Commission européenne. Quand on connaît la lourdeur de fonctionnement et les contraintes de la Commission, qui, à ma connaissance, ne dispose pas de ligne budgétaire supplémentaire, on peut s'interroger sur l'efficacité future de l'UPM. Donner à la Commission le dernier mot revient à priver l'UPM d'une large partie de son autonomie.

Le malaise de l'armée grandit chaque jour. Peut-on parler de divorce entre les militaires et Nicolas Sarkozy?
Il y a évidemment une question de style. Dire aux militaires comme l'a fait le président: "Vous êtes des amateurs", ne me semble pas adroit, c'est le moins qu'on puisse dire. Ce n'est d'ailleurs pas souvent que l'on voit un chef d'état-major de l'armée de terre donner sa démission de façon aussi spectaculaire. Il y a aussi un problème de fond: la réduction annoncée de 54.000 postes pour une armée fortement "dégraissée" n'est guère compatible avec les multiples engagements extérieurs de notre armée. Engagements d'ailleurs très éloignés de nos intérêts nationaux. Je pense au Kosovo et à l'Afghanistan, deux opérations qui se font sous commandement de l'Otan. Il y a aujourd'hui dix-sept opérations militaires extérieures dans lesquelles nos forces sont impliquées. On est loin de l'inspiration gaulliste de notre politique de défense. Un pays qui remet à d'autres, dans le cas qui nous occupe à l'organisation militaire intégrée de l'Otan, le soin de sa défense, abandonne la maîtrise de sa politique étrangère et de son destin. Je suis très préoccupé par l'abandon du consensus en matière de défense auquel en tant qu'ancien ministre de la Défense je suis très attaché et auquel j'avais contribué à rallier le PS. J'étais partisan de la dissuasion nucléaire avant tout le monde. C'est sous mon influence que le PS l'accepta en 1978.

Voir l'entretien sur le site du JDD

dimanche 29 juin 2008

Entretien de Jean-Pierre Chevènement à La Provence : «Les Irlandais ont parlé pour les autres peuples»

Entretien de Jean-Pierre Chevènement à La Provence, propos recueillis par Philippe Reinhard, dimanche 29 juin 2008.
Entretien de Jean-Pierre Chevènement à La Provence : «Les Irlandais ont parlé pour les autres peuples»
La Provence : Lors du congrès du MRC, le week-end dernier, vous avez brandi le drapeau irlandais. Y a-t-il vraiment des raisons de se réjouir du non des Irlandais au traité de Lisbonne ?
Jean-Pierre Chevènement :
Le peuple irlandais a parlé pour tous les autres peuples. Au-delà même du traité de Lisbonne, il a contesté le fonctionnement très peu démocratique, pour ne pas dire antidémocratique des institutions européennes. Ni la commission, ni la banque centrale, ni la cour de justice ne rendent de compte à personne. Dans le même temps, les Irlandais ont contesté l'orientation très peu sociale de l'Europe.

Cette critique d'une Union technocratique et antisociale est partagée dans l'Europe entière. Les peuples veulent que l'Europe se fasse avec eux. Ils préfèrent une Europe à géométrie variable. On peut ainsi très bien construire une Europe dotée d'un gouvernement économique au niveau de la zone euro pour créer un espace de relance keynésienne. On peut aussi créer une Europe de la défense à la carte. Le non irlandais traduit une volonté démocratique qui débouche sur une autre conception de l'Europe. On assiste à une remise à plat de la construction européenne que M. Sarkozy avait cru pouvoir éviter avec, hélas, la complaisance d'une majorité des élus socialistes. Mais quand on va contre la volonté des peuples, il y a toujours des accidents.

En saluant la victoire du non irlandais, ne rendez-vous pas encore plus difficile votre rapprochement avec le Parti socialiste, nécessaire à la constitution d'un « parti de toute la gauche » que vous appelez de vos vœux?
Le rapprochement avec le Parti socialiste ne se fera pas à n'importe quelle condition. Il se fera sur la base d'un accord de principe. Et la réorientation de la construction européenne est évidemment à la base de la reconstruction de la gauche.

Ce « parti de toute la gauche », comment et avec qui comptez-vous le construire ?
Ce qui est important d'abord, c'est que l'une des cinq formations qui se réunissent périodiquement au sein du comité de liaison de la gauche – en l'occurrence le MRC – affirme clairement le cap. Dans la perspective de la constitution d'un parti de toute la gauche, le MRC est en mesure de jouer le rôle d'aiguillon et de catalyseur.

À partir de là, nous savons bien qu'il y aura des obstacles à surmonter. Le Parti socialiste est hégémonique à gauche, mais il ne peut pas accéder au pouvoir dans les conditions actuelles. Cela lui fait une belle jambe d'être le parti le plus puissant de la gauche si la gauche est condamnée à demeurer durablement minoritaire. Il faut donc créer un électrochoc qui, comme le congrès d'Epinay de 1971, provoque une dynamique et entraîne des centaines de milliers de sympathisants et fasse basculer l'électorat. Mais cela ne suffit pas ; il faut aussi de clairs repères républicains afin de reconquérir l'appui des couches populaires.

Le « parti de toute la gauche » devra-t-il englober le Parti communiste ?
Concernant le PC, il ne faut pas qu'il s'enferme sur lui-même, sinon, il va courir à de nouvelles déconvenues. Combien plus efficaces seraient les militants communistes, dont chacun connaît la valeur et le dévouement, s'ils pouvaient militer à l'intérieur d'un vaste ensemble de la gauche.

Le 13 juillet, la conférence sur le projet d'union de la Méditerranée se tiendra à Paris. Approuvez-vous cette initiative de Nicolas Sarkozy ?
L'idée en elle-même était bonne. Mais on constate que, pour l'essentiel, l'Allemagne de Madame Merckel a vidé cette union de la Méditerranée de son contenu. Il n'y aura pas de crédits supplémentaires et tous les projets devront être instruits par la commission de Bruxelles. On est retombé de la sorte dans le processus de Barcelone qui s'est soldé par un échec. Nous sommes confrontés à ce que M. Sarkozy a accepté, à savoir à la rupture de l'équilibre fondateur entre la France et l'Allemagne. Après le traité de Lisbonne et en vertu de critères démographiques, la France ne pèsera plus que les ¾ de l'Allemagne. Et l'on voit dès aujourd'hui que l'Allemagne s'octroie un véritable droit de veto sur des initiatives comme celle de l'union de la Méditerranée, qui, en elle-même, était louable.

Etes-vous choqué par la présence à Paris, le 14 juillet, du chef de l'Etat syrien, Béchir Al-Assad ?
Il aurait mieux valu commencer par une formule moins ambitieuse que cette réunion à quarante, et, par exemple, par une formule à 5 + 5, les cinq pays du Maghreb et les cinq pays européens riverains de la rive nord de la Méditerranée. Cela aurait certainement été plus efficace dans un premier temps. Et puis on aurait élargi au Proche-Orient où les problèmes sont loin d'être résolus.

Il ne suffit pas d'une prestation de M. Sarkozy à Jérusalem pour régler le problème de la création de l'Etat palestinien. M. Sarkozy a pris un risque. Maintenant, je ne vais pas le critiquer. Je pratique une opposition constructive. Dès lors qu'il a pris ce risque, je l'approuve.

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Voir l'entretien sur le site de La Provence

lundi 16 juin 2008

Il faut construire l'Europe en respectant les peuples

Tribune de Jean-Pierre Chevènement, Le Figaro, lundi 16 juin 2008. Après le non irlandais au référendum sur le traité de Lisbonne, Jean-Pierre Chevènement revient sur la nécessité de prendre en considération la volonté populaire pour aller plus avant dans l'élaboration de l'Union européenne.
Il faut construire l'Europe en respectant les peuples
Juridiquement, le traité de Lisbonne est mort avec le non irlandais : un traité n'a de valeur que s'il est adopté, dans les mêmes termes, par tous les pays qui l'ont signé. En France et aux Pays-Bas, les gouvernements avaient déjà contourné la volonté populaire en procédant, par un véritable déni de démocratie, à une ratification par voie parlementaire.

Patatras ! Là où le vote par référendum était constitutionnellement nécessaire, en Irlande, le rejet populaire est net. On cherche à minorer le vote irlandais : ce ne serait que 4 millions d'habitants, M. Sarkozy a eu un mot malheureux en parlant «d'incident irlandais». Mais qui peut douter, qu'en France, comme aux Pays-Bas, le résultat aurait été le même si le peuple avait été consulté ? Et qui peut croire que, s'il l'était au Royaume-Uni, en République tchèque, voire en Allemagne, le résultat serait pareillement négatif ?

Les dirigeants européens sont confrontés à la rébellion des peuples contre une construction technocratique et antisociale dans laquelle ils ne se reconnaissent pas. M. Jouyet, dans un premier mouvement dont on sait qu'il est toujours le bon, a déclaré : «Je suis plus que touché : effondré !» M. Barroso délégitime sa fonction de président de la Commission européenne en demandant la poursuite de la procédure de ratification. Il s'arroge un pouvoir qu'aucun traité n'a confié à la Commission. M. Gordon Brown, premier ministre britannique, est pris en flagrant délit de déni de démocratie. Oublié l'engagement de Tony Blair de consulter le peuple britannique par référendum ! Le fossé se creuse ainsi entre les élites dirigeantes «oui-ouistes» et les peuples. M. Sarkozy a oublié tout ce qu'il nous a dit pendant la campagne électorale sur la nécessité d'une Europe qui protège, d'un euro trop cher, et d'une politique de change plus réaliste. Ce mépris du peuple nourrira demain les pires régressions.

Nous sommes engagés dans une dérive gravissime où les peuples ne peuvent que perdre confiance dans ceux qu'ils ont élus. Il est temps de se mettre à leur écoute. Les raisons du fossé qui s'est créé sont simples : il y a d'abord un mécanisme de décision ultratechnocratique ni la Commission européenne, ni la Banque centrale européenne, ni la Cour de justice de l'Union européenne ne rendent de comptes à des représentants élus par les peuples. Le Parlement européen n'exprime aucune volonté générale, c'est un Parlement fantôme, de lui n'émane aucune légitimité.

En second lieu, la construction européenne n'a été, en aucune manière, une barrière protectrice contre une mondialisation libérale qui frappe l'Europe de plein fouet. Il n'y a plus de tarif extérieur commun, les taux de change sont assassins pour l'activité économique. Au nom du principe de la concurrence, on a tué les politiques industrielles. La libéralisation des marchés de l'énergie a eu, pour conséquence, l'envol des prix de l'électricité et du gaz. La sécurité de l'approvisionnement énergétique européen est le cadet des soucis de la Commission, l'intérêt des peuples est foulé aux pieds par ceux dont la mission devrait être de le défendre. Et, pendant ce temps-là, les dogmes usés du libre-échangisme et de la concurrence érigée en fin dernière de toute la société font eau de toutes parts. Même M. Sarkozy reconnaît que le traité de Lisbonne ne peut être d'aucune aide dans la solution des graves problèmes économiques auxquels nous sommes confrontés. La présidence française démarre ainsi complètement à côté de la plaque.

M. Sarkozy est ainsi placé devant un dilemme crucial pour la suite de sa présidence. Ou bien il persiste à se fondre dans la triste cohorte de ses homologues européens ou bien il se souvient de ses mâles discours de campagne électorale, il prend alors le taureau par les cornes, il choisit de porter le débat sur la réorientation de la construction européenne cela ne peut se faire qu'en s'appuyant sur la volonté des peuples. Il faut revoir les statuts de la Banque centrale européenne ou, à tout le moins, rappeler que la politique de change est de la compétence des gouvernements au terme du traité de Maastricht lui-même, disposition totalement oubliée, depuis lors. Il faut assouplir le pacte de stabilité pour organiser une relance à l'échelle de la zone euro, ce qui sera le meilleur moyen d'aider les États-Unis à surmonter leur récession. Il faut bloquer la politique de concession de M. Mandelson, dans la négociation agricole, à l'OMC. Il faut, enfin, redresser les initiatives débiles de la Commission européenne en matière de politique énergétique commune.

Bref, il faut une France qui sache ce qu'elle veut. Pour M. Sarkozy, l'histoire ne repassera pas les plats. Ou bien, il choisira de s'appuyer sur le peuple, ou bien il continuera de le combattre en s'appuyant sur l'establishment européen. Il faut laisser tomber le mauvais traité de Lisbonne qui entérinait la rupture de parité dans les votes au Conseil entre la France et l'Allemagne, parité qui avait permis, jusqu'ici, le progrès équilibré de la construction européenne. Il faut faire avec le traité de Nice, dont ceux qui l'ont signé disent beaucoup de mal mais qui, depuis huit ans, permet quand même de fonctionner. Il faut surtout de l'imagination et la volonté politique de construire une Europe avec les peuples, selon le principe de la géométrie variable. C'est ainsi qu'on réconciliera l'Europe avec la démocratie qui vit dans les nations.