Lien vers le premier article de la série : Une Fondation pour le financement de l'islam de France (1)

Lien vers le deuxième article de la série : formation des imams et Institut d’islamologie (2)

A l’origine de nos maux les mots de Jacques Berque ou la faute de Jean-Pierre Chevènement aurait pu être le titre d’ensemble de la série. 

En 1985 Jacques Berque rendait son rapport intitulé L’immigration à l’école de la République au ministre de l’Education nationale, Jean-Pierre Chevènement, enthousiaste et empressé de mettre en application les recommandations du rapport. On y préconisait d’abandonner la notion de « culture d’origine » au profit de la notion de « culture d’apport » et du coup de parler d’intégration plutôt que d’assimilation. On y recommandait dès le primaire l’enseignement des langues et des civilisations de ces « cultures d’apport » comme pour mieux empêcher que s’accomplisse le travail de deuil nécessaire à toute assimilation. Jacques Berque avait convaincu le Che que l’identité de la France était mouvante et que la France demeurait la France tout en s’enrichissant d‘apports successifs. La substitution de la notion d’intégration à celle d’assimilation a été dévastatrice. On assimile des individus qui deviennent des citoyens, on intègre des communautés. Dix-sept ans plus tard, en 2002, le constat était accablant, le traitement de faveur envers « les cultures d’apport islamo-méditerranéennes » débouchait tout naturellement sur antisémitisme, racisme et sexisme comme en témoigne le livre Les territoires perdus de la République. En 2004 le rapport Obin enfonçait le clou. Aujourd’hui, trente ans après le rapport de Jacques Berque, nous sommes dans la configuration des « guerres de défédération » qu’évoquait en 2003 Régis Debray dans sa contribution épistolaire à la commission Stasi.

Il est hélas un autre domaine dans lequel le mauvais génie Jacques Berque a exercé sa néfaste influence sur Jean-Pierre Chevènement, l’islam. « Je gardais cependant à l’esprit la double exhortation de Jacques Berque à la France et à nos concitoyens d’origine maghrébine à assumer pour l’une sa méditerranéité et sa part d’islamité et pour les autres leur francité. Le biais de la religion n’était certes pas le plus facile ni le seul pour donner à nos concitoyens issus de l’immigration maghrébine le sentiment que la République leur reconnaissait, à travers l’islam, une dignité égale à celle des autres Français. (...) J’entendais simplement réaliser l’ascension de cette vertigineuse question de l’intégration républicaine par toutes ses faces : l’école, l’accès à l’emploi, le logement, la citoyenneté partagée, la reconnaissance de l’islam à l’égal des autres religions monothéistes, etc. C’était simplement le moyen qui s’offrait à moi en tant que nouveau ministre des Cultes pour ouvrir la voie à un islam de progrès. (...) Jacques Berque m’avait convaincu depuis longtemps qu’un islam de France pouvait, en relevant le défi de la laïcité, constituer un exemple pour le monde musulman tout entier. Dans la postface [intitulé « En relisant le Coran »] qu’il a donné à la traduction du Coran, Berque a souligné les appels à la rationalité qui s’y trouvent. C’est par son noyau rationnel que l’islam peut le mieux participer au dialogue avec les autres religions, avec les autres cultures, et même avec les croyances des incroyants » (JPC pages 388 et 389 de Défis républicains). 

La croyance dans cette fable de la rationalité islamique va très loin, Jean-Pierre Chevènement est convaincu que l’islam est plus propice à la laïcité que le christianisme, il l’a répété à plusieurs reprises, entre autres dans ses discours à Alger et à Oran en 2010 ! Dans les récents entretiens qu’il a donnés à la presse ou à la télévision il a réitéré cette sornette prononcée également le 6 juin dernier en conclusion du colloque Intégration, laïcité, continuer la France de la Fondation Res Publica : « Jacques Berque, dans sa traduction du Coran, avait recensé quarante-quatre appels à la raison naturelle ! A quarante-quatre reprises le Prophète fait appel à la raison naturelle, pose le principe qu’il n’y a pas de contrainte en matière de religion et dit qu’il faut chercher le savoir jusqu’aux limites du monde connu à l’époque (« jusqu’en Chine », écrivait-il), aujourd’hui ce « monde connu » s’étend aux biotechnologies, à l’astrophysique etc. ». 

Ce credo prononcé dans le cadre prestigieux de la Fondation Res Publica est un concentré de contrevérités, de confusions et de méconnaissance de l’islam.

 S’il y avait « quarante-quatre fois appel à la raison » dans le Coran cela ne pourrait venir de Mahomet dont l’occurrence ne revient que quatre fois ! De plus on sait par des études récentes que le nom de Mahomet a été introduit tardivement par un même auteur. Et surtout, il n’y a pas une seule fois dans le Coran le substantif « raison ». Je renvoie le camarade Jean-Pierre Chevènement qui n’est pas arabisant au Dictionnaire du Coran rédigé par les meilleurs spécialistes de la question, il pourra vérifier. Jacques Berque dans En relisant le Coran s’est livré à des contorsions pour faire croire à des appels à la raison avec des notions prétendument proches comme la clairvoyance, la lucidité, la sagesse, la vérité, etc. 

Le verset de « Nulle contrainte en religion » (sourate II verset 256) n’est jamais cité en entier. Et pour cause voici la suite : « La bonne direction s’est distinguée du fourvoiement. Quiconque mécroit aux idoles et croit en Dieu, tient à l’attache la plus sûre et imbrisable. Dieu est écouteur, connaisseur ». Ce verset n’a hélas pas le sens qu’on lui prête. On peut lire ici ce que disent les exégèses du verset en question. « Aucun exégète ne comprend le principe « Nulle contrainte en religion » dans le sens du droit de quitter l’islam, ou du droit de ne pas pratiquer les obligations cultuelles »(Sami Aldeeb). Par ailleurs, je laisse au Che la responsabilité de l’attribution de ce verset à Mahomet !

Quant à aller chercher le savoir jusqu’en Chine, ce n’est pas dans le Coran, Jean-Pierre ! C’est un hadîth considéré par les mahométans comme « fabriqué », un dire faussement attribué au prophète avec au moins un menteur dans la chaîne de transmission. 

Pourquoi tant de mensonges et de contorsions pour attribuer à l’islam une rationalité qui lui est étrangère ? Dans La Mésentente, Dictionnaire des difficultés doctrinales du dialogue islamo-chrétien, Marie-Thérèse et Dominique Urvoy écrivent : « Depuis le début de la confrontation du monde islamique avec l’Occident, et pour faire pièce à la prétention de celui-ci à détenir la palme de la rationalité, l’affirmation du caractère foncièrement rationnel de l’islam est devenu un aspect essentiel de l’apologétique islamique. Cela s’est mis en place progressivement, d’abord en Inde contre les Anglais au XVIIIe siècle, puis en Egypte à la suite de l’expédition de Bonaparte, le processus s’étendant ensuite à presque tout le monde islamique affecté soit directement par la colonisation, soit du moins par le conflit avec un monde plus avancé technologiquement.». Jacques Berque était un acteur de cette apologétique et Chevènement est un zélateur de celle-ci.

Benoit XVI, dans le magistral et érudit discours de Ratisbonne a pris l’islam comme exemple d’une forme de pensée où la raison a un rôle seulement instrumental et non constitutif : « Ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu (...) Pour l'empereur, byzantin nourri de philosophie grecque, cette affirmation est évidente. Pour la doctrine musulmane, au contraire, Dieu est absolument transcendant. Sa volonté n'est liée à aucune de nos catégories, fût-ce celle qui consiste à être raisonnable ». Comme pour donner raison au pape, ce discours sur le rapport entre raison et foi qui condamnait la violence exercée au nom de la religion provoqua moult violences dans le monde musulman. 

Jacques Berque a commis une magnifique et grandiose traduction du Coran qui a le tort d’être une œuvre littéraire en soi et qui ne donne pas une idée fidèle ou fiable de ce qu’est le Coran. En génial faussaire qu’il est et sous couvert de la modestie intellectuelle de rigueur, il revendique son forfait jusque dans le titre : Coran, essai de traduction par Jacques Berque. Il n’est pas interdit d’avoir une libre interprétation mais dans ce cas il faut se garder d’en faire un ouvrage de référence pour les non-arabisants qui ont besoin de se faire une idée juste du texte original. C’est cette traduction que Jean Ziegler a brandie à Eric Zemmour au cours de l’émission Infrarouge sur la RTS en lui assénant qu’il ne voyait rien de mal dans le Coran. On a récemment posé à Chevènement la même question qu’à Alain Juppé : « Avez-vous lu le Coran ? ». Le Che a répondu oui, dans la traduction de Berque et a ajouté qu’il la recommandait. Je recommande à mon tour au camarade Jean-Pierre Chevènement de lire une autre traduction, par exemple celle de D. Masson qui a l’avantage d’avoir l’imprimatur d’al-Azhar. Derrière le D de l’auteur se cache un prénom féminin, Denise. Prénom qui a été occulté pour ne pas heurter les misogynes que sont les mahométans. Jacques Berque fait partie des traducteurs du Coran (avec Hamza Boubakeur, le père de Dalil) à avoir caviardé le verbe frapper (ou battre) dans la sourate IV 34 qui ordonne de frapper sa femme. Le faussaire lui a substitué un plus pudique et plus neutre « corrigez-les » alors qu’il n’y a aucune ambiguïté ni difficulté de traduction pour tout arabisant honnête.

Jacques Berque qui n’était guère favorable au voile islamique disculpait l’islam de l’inégalité homme-femme qu’il mettait sur le dos d’un passif culturel antérieur à l’islam. Dans son sillage, Le Che reprend à son compte cette ineptie en clamant à chaque fois qu’il le peut qu’il ne faut pas confondre l’islam avec une tradition patriarcale et endogamique qui lui préexistait. Comment expliquer alors que les chrétiens d’Orient ne soient pas endogames ? Et s’il est vrai que les sociétés méditerranéennes sont machistes, elles ne sont pas nécessairement misogynes. En revanche l’islam est misogyne. Dans la Sunna (Coran et hadith-s) les femmes et la famille sont considérées comme ennemies, comme source de désordre, comme écartant les hommes du « sentier de Dieu », comme corruption possible de l’esprit guerrier jihadiste. « Si un corps de garde pouvait être religieux, l’Islam paraîtrait sa religion idéal » écrivait Claude Levi-Strauss dans Tristes tropiques.

« Ne serait-il pas temps de redécouvrir Jacques Berque et d’œuvrer à de « nouvelles Andalousies » ? Certes, la tâche est d’immense ampleur, mais ô combien exaltante ; elle doit devenir une cause nationale » écrit Jean-Pierre Chevènement page 400 de Défis républicains. Il reprend à son compte l’espérance de Jacques Berque : « J'appelle à des Andalousies toujours recommencées, dont nous portons en nous à la fois les décombres amoncelés et l'inlassable espérance ».

Ce mythe de l’Andalousie est une invention qui remonte au temps des Lumières. Comme on ne savait pas grand chose de l’Andalousie, on a opposé à une Espagne de l’Inquisition un fantasme andalou. Ernest Renan est l’inventeur d’Averroès, s’il ne l’avait pas exhumé des poubelles de l'histoire mahométane, il y serait resté enseveli à tout jamais. Et le mythe a la vie dure en témoigne cette cinglante et magistrale réponse de Rémi Brague aux inepties de Luc Ferry.

Dans le sous-chapitre de Défis républicains intitulé « De nouvelles Andalousies » Chevènement écrit : « Les jeunes nés de l’immigration sont une chance pour la France. Ils ouvrent sur le monde. Il est aberrant d’avoir supprimé le Capes d’arabe, alors qu’il faudrait, au contraire, avoir des lycées franco-arabes ! ». Bref le Che et Jacques Berque meurtris par l’échec de l’Algérie française rêvent au succès d’une France algérienne, à l’accomplissement en France de l’utopie andalouse !

Jacques Berque préconisait la mise en place d'une commission consultative constituée de personnalités respectées, choisies sur le modèle d'une choura islamique, que le gouvernement interrogerait pour les créations de lieux de culte et la régulation des fonds venus de l'étranger (cf le premier article de la série). Il recommandait la création d'une université islamique à Strasbourg associée à l’université al-Azhar du Caire pour former des imams et des islamologues (cf le deuxième article de la série). Le prochain article (4/5) aura pour thème La Consultation (Istichara dérivé de choura) que Jean-Pierre Chevènement a mis en place en 1999 et qui a débouché sur la création du Conseil français du culte musulman (CFCM) en 2003. 

Pascal Olivier