En réaction aux propos de l’écologiste Sandrine Bélier qui faisait des jihadistes « français » en Syrie des victimes de la France, j’avais écrit un petit billet qui a provoqué des réponses naturophiles, voire naturolâtres et un tantinet misanthropes, ici et ici.

Les animaux que nous sommes font partie intégrante de la nature. Il n’est pas scandaleux que nous puissions avoir quelques effets sur elle, pour le meilleur de préférence (ce qui n’exclut malheureusement pas le pire). La nature de son côté n’est pas si bien faite et ne fait pas si bien les choses. Travailler à dévier la trajectoire d’un éventuel astéroïde qui aurait la mauvaise idée de s’abattre sur la Terre relève d’une aventure prométhéenne, l’ubris en moins. Mais c’est en revanche dépasser toute mesure que d’avoir rendu folles les vaches en les transformant en carnivores. Le constat de cette démesure ne dispense pas pour autant d’une légitime et saine méfiance quant aux apologétiques célébrations de la chaîne alimentaire, et surtout quant aux analogies, transpositions et modèles qu’elle inspire à certains pour notre organisation sociale et politique. L’état de nature ce n’est pas tout à fait les droits naturels inscrits dans la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789.

« Parle et je te baptise » disait François d’Assise au cruel et redoutable loup de Gubbio devenu végétarien grâce à la bonté du saint homme. Autres temps, autres mœurs, aujourd’hui l’assujettissement des animaux est sans précédent dans notre histoire. Faut-il faire remonter ce « péché originel » envers les animaux à Descartes avec son animal-machine, voire comme le fait Elisabeth de Fontenay au christianisme qui aurait selon elle contribué à trop privilégier le propre de l’homme, homme fait à l’image de Dieu ?

« Il faut que la question animale redevienne une question sociale, comme elle l’était pour Michelet, pour Hugo qui, hommes de progrès, requéraient qu’on élargît la cité afin d’y accueillir les bêtes (…) Ce que nous faisons à tous les vivants doués de sensibilité et porteurs de mondes, il faut en effet savoir que c’est à nous-mêmes qu’en fin de compte nous le faisons. » (Elisabeth de Fontenay)

Plutarque concevait une philanthrôpia étendue aux animaux. Il pensait en outre qu’il y a des hommes et des animaux bons pour les hommes et les animaux et des hommes et des animaux mauvais pour les hommes et les animaux. Voilà qui avait au moins le mérite, devenu rare, de ne pas penser forcément les animaux en opposition à l’homme.

Cette question de l’animalité et du rapport aux animaux est centrale et risque de nous occuper durablement. Le principal écueil à éviter est de tomber dans les ornières d’un humanisme sans humanité (envers les animaux) ou d’un animalisme misanthrope.

Je conseille la lecture du livre d’Elisabeth de Fontenay, Le silence des bêtes, la philosophie à l’épreuve de l’animalité, somme de 800 pages parue en 1998, qui interroge la philosophie sur cette question, des présocratiques jusqu’à Derrida ainsi que Sans offenser le genre humain, Réflexions sur la cause animale, paru en 2008, dix ans après Le silence des bêtes. A lire également, de Jacques Derrida, L’animal que donc je suis, publication posthume (2006) qui regroupe les textes d’une série de conférences données par l’auteur.

Pascal Olivier