Le 4 mai dernier le Sénat a opposé l’exception d’irrecevabilité à la proposition de loi votée par l’Assemblée nationale en 2006, loi réprimant la négation du génocide des Arméniens.

Contester la réalité de la Shoah, c’est à dire l’extermination des deux tiers des juifs d’Europe, est un délit, contester le génocide des Arméniens par les Turcs, c’est à dire l’extermination des deux tiers des Arméniens de l’Empire ottoman est licite.

Les négationnistes de la Shoah ont raison sur un point et seulement sur celui-là : la répression des crimes contre l’humanité et des génocides est une affaire de vainqueurs qui punissent des vaincus. Le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie en est un exemple.

La Turquie bien que dans le camp des puissances centrales n’a pas subi le sort de son allié austro-hongrois en raison de la victoire des kémalistes contre les alliés et cela malgré l’épuration ethno-confessionnelle de l’Anatolie par le génocide des Arméniens, les massacres et les évictions des Grecs, des Syriaques, des Nestoriens et des Assyro-chaldéens. Cette liquidation de deux millénaires de christianisme dans ce berceau du christianisme constitue l’acte de naissance de la Turquie moderne.

La Turquie érige des mausolées aux génocideurs et les célèbre. N’ayant pas fait amende honorable, contrairement à l’Allemagne, elle persiste dans l’infamie : La partie Nord de Chypre est soumise depuis 1974 au joug impérial turc par une occupation militaire, une colonisation anatolienne et une épuration ethno-confessionnelle y compris du patrimoine architectural et artistique, l’Arménie après avoir échappé de peu à une invasion turque subit un blocus depuis 18 ans, les incursions turques dans le Nord de l’Irak sont fréquentes, la Grèce subit un continuel harcèlement de l’armée turque provoquant de nombreux engagements.

Donner des gages à la Turquie, non seulement n’est pas une garantie de paix, mais c’est plutôt risqué. Début 1996, le protocole d’Ankara qui supprime les barrières douanières entre l’Union européenne et la Turquie - ce qui correspond à l’entrée dans l’ancienne CEE et qui remplit la promesse faite à la Turquie - entre en vigueur. Immédiatement la Turquie s'autorise à revendiquer mille puis trois mille îles grecques remettant en cause le traité de Lausanne de 1923 et le traité de paix de Paris de 1947 et les Turcs envahissent l’îlot d’Imia, nous échappons de peu à une conflagration. De même le 17 décembre 2004 la Turquie salue à sa manière la décision du Conseil européen d’ouvrir des négociations d’adhésion avec elle, malgré son obstination à ne pas reconnaître Chypre, en survolant la Grèce continentale à basse altitude avec une armada de chasseurs et de bombardiers.

S’il y a donc une négation d’un génocide qu’il serait utile de combattre, ce serait bien celle organisée par l’Etat turc. On préfère s’acharner sur des Faurisson, «ça mange moins de pain» ! Au delà de la question de l’existence même des lois dites «mémorielles», pourquoi la loi Taubira s’interdit-elle d’aborder la question de la traite islamique, pourquoi la négation de tel génocide est-elle réprimée et pas telle autre ?

On peut faire un parallèle avec le maintien de l’ordre dans les territoires perdus de la République où s’opèrent des sécessions qui ne disent pas encore tout à fait leur nom. Nicolas Sarkozy s'en est pris aux Roms pour donner le change parce que les Roms (chrétiens) «ça ne mange pas beaucoup de pain» non plus, cela au moment même où force ne revenait pas à la loi à Grenoble : les policiers de la BAC ont dû être exfiltrés comme de vulgaires intrus en territoire étranger. Quand le maire de Sevran en appelle aux casques bleus et non pas à la police ou à l’armée, il confirme l’extra-territorialité de sa commune. Ni en 2005, ni en 2007 ni en 2010 n’ont été employés les moyens nécessaires pour soumettre à la République les hordes islamisées qui jouissent de facto de places de sûreté. En Egypte lorsque les coptes sont victimes de pogromes, la répression s'abat sur les plus faibles, les coptes. En France quand la puissance publique bat en retraite devant une zone islamisée et voyoucratisée on botte en touche en s'attaquant à beaucoup plus faible. La prudence du CFCM sur la question des Roms est révélatrice.

Dans un entretien recueilli par Régis Debray, Le génocide, l’incontestable et les valeurs, Pierre Vidal-Naquet raconte : « il y a eu un jugement du tribunal Russel accusant les États-Unis de génocide à l’égard des Vietnamiens. J’ai téléphoné à Laurent Schwartz, un des juges de ce tribunal, pour le supplier de ne pas admettre ça. Il n’a pas suivi mon conseil. Une fois ce jugement rendu, les Arméniens se sont aperçus qu’on ne les mentionnait pas dans l’historique qu’avait fait Sartre de la pratique du génocide. Pourquoi? Il y avait dans le tribunal un juge turc et un juge pakistanais qui contestaient le génocide en Arménie. Ils ont dit qu’ils ne signeraient pas ce document si on reconnaissait le génocide arménien. Ces juges, disait Sartre, étaient très sympathiques. J’ai trouvé ça scandaleux.»

Une levée de boucliers eut lieu lors de la discussion de la loi réprimant la négation du génocide des Arméniens à l’Assemblée nationale en 2005 et 2006 notamment avec la pétition Liberté pour l’histoire dont Pierre Vidal-Naquet est signataire. Cette contestation, toute légitime qu’elle puisse être, bat son plein comme par hasard au moment où «ça mange», encore une fois, «le moins de pain», c’est à dire non pas à l’occasion de loi Taubira ou de la loi Gayssot.

Maintenant que les principaux négationnistes de la Shoah ne se trouvent pas à la marge d’une folklorique extrême-droite mais parmi les colons qui refusent de partager notre sacré, il y a fort à parier que la répression de la négation de la Shoah tombera en désuétude.

Voici l’enregistrement vidéo de l’audition de la magnifique Anne-Marie Le Pourhiet par la Mission d’information sur les questions mémorielles à l’Assemblée nationale en octobre 2008.

Les républicains que nous sommes ne peuvent que souscrire. Il ne faut aucune atteinte à la liberté d’expression. En outre le parlement n’a pas à produire des «neutrons législatifs», à savoir des dispositions qui ne sont pas des normes, qui ne créent pas d’obligations ni de droits nouveaux mais qui se bornent à reconnaître, à bavarder dira plus loin Anne-Marie Le Pourhiet.

Fort bien, mais on peut déplorer que cette prise de conscience n’advienne que dans les circonstances décrites plus haut. On peut aussi déplorer que la reconnaissance du génocide des Arméniens par la France n’ait pu avoir lieu que par la voie parlementaire. A ce propos lors de l'émission du 3 février dernier, Ce soir ou jamais sur France 3 dans laquelle était invité Jean Raspail, ce dernier fit part de son sentiment d'étonnement à propos de l'échouage, en février 2001, d'un navire rempli de réfugiés kurdes à l'endroit même où il avait écrit Le Camp des Saints en 1972, la plage de Boulouris. Il y a en effet de quoi être étonné de l'échouage, quelques jours après la reconnaissance par la France du génocide des Arméniens, de ce navire parti d'un port turc.

Pascal Olivier